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Le Toucher

2022-12-10

Pour son numéro 15.1, à paraître en décembre 2023, la revue en ligne L’Atelier (http://revues.u-paris10.fr/index.php/latelier) lance un appel à contributions sur « Le Toucher ».

Si l’expérience tactile se situe en dehors des mots, et peut même en constituer un substitut, la rhétorique du toucher appartient au langage ordinaire. Le toucher est un « trope quelconque »[i], inscrit dans les tournures communes de l’affect, de la pensée et de la communication. C’est à ce titre, selon Jacques Derrida, que le toucher présuppose d’emblée son absence. Dès lors que le toucher compose un « corpus »[ii] de figures, l’immédiateté de sa présence est interrompue : « il n’y a pas ‘le’ toucher »[iii]. Réfutant l’intuition du sens commun et l’entrelacs phénoménologique[iv], Derrida, après Jean-Luc Nancy, arrime le toucher à l’intouchable.

Cette approche figurale du toucher désigne le texte littéraire comme une modalité privilégiée de l’haptique, tout en l’éloignant du toucher proximal. La littérature, au même titre qu’une technologie haptique, met en œuvre diverses formes de toucher virtuel. Faut-il pour autant réduire le toucher à une figure ? Dans le texte littéraire, la limite entre métaphore et métonymie tactiles est d’ailleurs souvent floue : comment renouveler cette compréhension rhétorique du toucher ? Tout en mesurant l’apport des théories poststructuralistes de l’haptique proposées par Jacques Derrida et Jean-Luc Nancy[v], ce numéro vise à réévaluer les manières dont le texte littéraire appréhende « le toucher » comme une expérience sensible et affective à part entière. La littérature restitue et imagine des récits incarnés, des scènes haptiques, des corps touchants et touchés où « l’enveloppe »[vi] de la peau évoque, jusque dans « l’intimité du muqueux »[vii], une présence corporelle réflexive.

Sans confiner l’haptique au langage de l’affect, on interrogera les affects du toucher dans le texte littéraire : comment la littérature rend-elle compte de la mémoire, des angoisses, des plaisirs ou des atteintes tactiles ? À partir d’une interrogation esthétique sur le touché, on montrera que le sens haptique permet de repenser l’éthique et la biopolitique de la littérature. Déliant la distinction entre agentivité et passivité, le toucher expose en effet le lecteur à sa propre vulnérabilité. Roberto Esposito, à la suite de Elias Canetti, inscrit l’haptique dans l’expérience collective de l’immunité[viii]. À l’inverse, c’est la précarité du vivant qui transparaît dans l’attention portée par Michael Marder aux surfaces végétales[ix]. Que le texte relève d’une résistance immunitaire ou d’une matérialité précaire, il convoque le toucher comme une sensorialité primordiale.

Ces lectures esthétiques, éthiques et politiques du toucher se heurteront aux limites perceptives des outils critiques à notre disposition. Dominée par l’œil et la voix, la critique littéraire a longtemps minoré le sens tactile. Dans quelle mesure le sens haptique participe-t-il de la mimesis ? Comment réévaluer le toucher dans nos lectures critiques du roman, du théâtre et du poème ? Tandis que les études culturelles ont d’ores et déjà remis au premier plan la matérialité de la main[x], la mise en œuvre d’une « poétique tactile »[xi] implique sans doute de remettre plus profondément en cause nos schèmes épistémologiques. Des « lectures de surface »[xii] à la lecture kinésique[xiii], de la texture affective à l’immersion cognitive[xiv], on tentera de cerner en quoi ce « sens premier »[xv] fonde la relation du lecteur au texte littéraire.

Les articles (30 000-55 000 caractères) pourront être rédigés en français ou en anglais.

Les propositions détaillées (300-500 mots) sont à envoyer à Caroline Pollentier (caroline.pollentier@sorbonne-nouvelle.fr) et Marie Laniel (marie.laniel@gmail.com), pour le 17 mars 2023.

Les articles sont attendus pour le 30 juin 2023.

Pour toute information concernant la revue et sa politique éditoriale, consulter le site : http://ojs.parisnanterre.fr/index.php/latelier/index

[i] Derrida, Jacques, Le Toucher, Jean-Luc Nancy (Paris : Galilée, 2000), 303.

[ii] Nancy, Jean-Luc, Corpus, 2000 (Paris : Métailié, 2006).

[iii] Nancy, Corpus, 104 ; cité dans Derrida, Le Toucher, Jean-Luc Nancy, 129-47.

[iv] Merleau-Ponty, Maurice, « L’Entrelacs, le chiasme », Le Visible et l’invisible (Paris : Gallimard, 1964), 172-204.

[v] Voir Komel, Mirt (éd.), The Language of Touch: Philosophical Examinations in Linguistic and Haptic Studies(London : Bloomsbury, 2019).

[vi] On pourra mobiliser le concept psychanalytique d’« enveloppe psychique » théorisé par Didier Anzieu dans Le Moi-peau (Paris : Bordas, 1985).

[vii] Irigaray, Luce, « L’Invisible de la chair : lecture de Merleau-Ponty », Éthique de la différence sexuelle (Paris, Éditions de Minuit, 1984), 159.

[viii] Esposito, Roberto, Communitas : origine et destin de la communauté, 1998 (Paris : PUF, 2000).

[ix] Marder, Michael, Plant-Thinking : A Philosophy of Vegetal Life (New York : Columbia UP, 2013).

[x] Voir notamment Capuano, Peter J., Changing Hands, Industry, Evolution, and the Reconfiguration of the Victorian Body (Ann Arbor : Michigan P, 2015) et Abbie Garrington, Haptic Modernism: Touch and the Tactile in Modernist Writing (Edinburgh UP, 2013).

[xi] Jackson, Sarah, Tactile Poetics: Touch and Contemporary Writing (Edinburgh UP, 2015). Voir également Goh, Irving, « Introducing Touching Literature: Anthony Doerr’s All the Light We Cannot See », New Centennial Review 19.3 (2019) : 241-64.

[xii] Stephen Best et Sharon Marcus s’appuient sur l’article de Anne Cheng dans leur introduction à la « lecture de surface » ; Cheng, « Skins, Tattoos, and Susceptibility », Representations 108 (2009) : 98-119 ; Best et Marcus, « Surface Reading : An Introduction », Representations 108 (2009) : 1-21.

[xiii] Bolens, Guillemette, Le Style des gestes : corporéité et kinésie dans le récit littéraire (Lausanne : BHMS, 2008) ; « L’Haptique en art et en littérature : Ovide, Proust et Antonello de Messine », Le Toucher : prospections médicales, artistiques et littéraires, éd. Maria de Jesus Cabral, José Domingues de Almeida et Gérard Danou (Paris : Le Manuscrit, 2019), 25-37.

[xiv] Voir Kosofsky Sedgwick, Eve, Touching Feeling: Affect, Pedagogy, Performativity (Durham : Duke UP, 2003) et Patoine, Pierre-Louis, Corps / texte : pour une théorie de la lecture empathique. Cooper, Danielewski, Frey, Palahniuk (Paris : ENS Éditions, 2015).

[xv] Fulkerson, Matthew, The First Sense. A Philosophical Study of Human Touch (Cambridge : MIT P, 2014).

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Numéro courant

Vol. 13 No 2 (2022): Trouble dans la théorie

 

Ce 25ème numéro de L’Atelier se propose de faire le point sur l’état de la critique dans le champ des études littéraires et d’examiner comment une théorie de plus en plus protéiforme accompagne aujourd’hui nos pratiques de lecture. L’ambition n’est pas de répertorier l’ensemble des tendances ou « tournants » qui s’affirment çà et là, tâche redoutable si l’on se réfère au diagramme que Vincent B. Leitch place au début de son ouvrage Literary Criticism in the 21st Century (2014) et qui ne répertorie pas moins de 94 sous-champs répartis à l’intérieur de 12 champs théoriques principaux. Conformément à la vocation métacritique de la revue, il s’agira plutôt d’interroger les phénomènes eux-mêmes – phénomènes d’émergence, de déclin, de mutation, de persistance ou de résilience de certaines approches théoriques – de prendre en compte le terreau dans lequel ils s’ancrent, leur moteur et leurs enjeux. Alors que les humanités et les études littéraires se sentent de plus en plus menacées dans leur existence même, on pourra s’intéresser à la façon dont continue de s’affirmer la spécificité scientifique mais aussi la valeur éthique et politique du travail dans lequel nous engage la littérature. Fidèles à ce qui constitue notre ligne éditoriale, il s’agira plus que jamais d’envisager de quelle façon la critique, quelle que soit la théorie qui la nourrisse, « s’explique avec la littérature plutôt qu’elle ne s’applique à elle ».

— Numéro coordonné par Marie Laniel, Pascale Tollance et Anne Ullmo

Publiée: 2022-08-31
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L’Atelier se veut revue critique en ce sens précisément qu’elle se conçoit comme un espace d’élaboration et de réflexion sur la mise en œuvre de méthodes critiques.

L’Atelier ambitionne d’être un chantier intellectuel où la critique se trouve interrogée, mise à l’épreuve, en même temps qu’est interprétée l’œuvre vers laquelle elle se tourne. Il encourage donc la diffusion d’articles où la théorie interprétative ne s’applique pas à son objet comme s’il lui pré-existait mais, dans tous les sens du terme, s’explique avec lui. Il vise à promouvoir les lectures d’œuvres qui invitent à la réflexion sur la pratique critique sans perdre de vue ce qui la suscite ainsi que celles portant sur les régimes de représentation et les phénomènes de reprise intertextuelle et trans-artistique.

Les articles soumis à L’Atelier pourront mettre en jeu divers champs théoriques sans exclusive, si la démarche correspond aux exigences de cohérence et d’engagement méta-critique de la revue.

ISSN: 2109-9103